J’ai cette étrange sensation en lisant un deuxième roman de James Salter, celle du temps qui passe. Le temps passe comme une péniche sur un canal et ce n’est pas désagréable. Je m’imagine voguant sur le canal du Midi.

 

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D’habitude, je ne vois pas le temps passer. Rarement, je me sens dans un temps suspendu. Soit je fais du sur-place, ou j’en ai l’impression, soit je plane et c’est beaucoup mieux, c’est même précieux. Ô temps suspend ton vol..!

 

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Ce roman n’est pas comme une histoire racontée, en tout cas pas de manière linéaire, il est comme un tableau d’un peintre impressionniste, par petites touches, c’est une atmosphère de vie, avec tous ses ingrédients plaisants ou dramatiques, c’est la vie qui prend son temps compté et nous embobine avec ses choix et ses contraintes. Le temps de Salter passe comme une évidence, une douceur, une douleur, une énergie euphorisante, un regret, une nostalgie. Tout était bien, vraiment bien, même le difficile et le douloureux, c’est ce qu’on a presque envie de dire quand on joue l’homme qui se retourne sur son passé. Mais quand même, la fin devient beaucoup plus difficile, elle est l’opportunité de belles envolées dont on se nourrit avec avidité ! Quel écrivain !

 

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Où cela part-il, se demandait-elle, où cela était-il parti ? Elle était frappée par les distances de la vie, par tout ce qui se perdait en route. Elle n’arrivait même pas à se rappeler – elle ne tenait pas de journal – ce qu’elle avait dit à Jivan le jour de leur premier déjeuner. Elle ne se souvenait que de la lumière du soleil qui la rendait amoureuse, de la certitude qu’elle ressentait, du restaurant qui se vidait pendant qu’ils parlaient. Le reste s’était érodé, n’existait plus. Des choses qu’elle avait crues impérissables, des images, des odeurs, la façon dont il mettait ses vêtements, les gestes de la vie quotidienne qui l’avaient bouleversée, tout cela disparaissait à présent, devenait faux. Elle écrivait rarement des lettres, elle n’en gardait presque aucune. « Tu crois que tout est là, mais ce n’et pas vrai, dit-elle à Éve. Tu n’arrives même pas à te rappeler tes sentiments. »

James Salter, Un bonheur parfait, traduit de l’anglais (États-Unis) par Lisa Rosenbaum et Anne Rabinovitch, Points

 

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