D’un seul coup, cinq cent mille personnes trouvèrent refuge en France (pour la plupart à pied)  après la victoire finale du rebelle Franco contre les Républicains espagnols en 1939. Refuge est un bien grand mot quand on sait qu’ils ont été parqués dans des camps, au moins eurent-ils la vie sauve. C’étaient pourtant des antifascistes héroïques, la plupart d’entre eux ont d’ailleurs continué le combat contre le fascisme clandestinement en France et beaucoup furent déportés dans les camps de concentration nazis (environ 9.000 disent les historiens), la France vichyste ne les portait pas dans son cœur. Malgré tout, ils ont inspiré certains jeunes idéalistes de la génération suivante, nés pendant ou juste après la 2ème guerre dite mondiale, et pas seulement leurs enfants.

 

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Mais comment ces jeunes ont-ils pu être stimulés par une défaite aussi dramatiquement fracassante ? Un sentiment de culpabilité peut-être ou de vengeance, ou une foi inébranlable (jusqu’à ce qu’elle soit ébranlée définitivement) en des lendemains qui chantent, ce qui fut mon cas. La démocratie a fini par venir à bout de Franco, petit pas à petit pas, d’autant plus facilement après sa disparition, ce qui n’empêche pas ce lourd passé fasciste de peser encore maintenant. J’ai toujours aimablement pensé que j’aurais rejoint les Brigades Internationales si j’avais été de cette génération. C’est toujours facile et agréable de se prendre pour un héros, cela dure ce que cela dure et ne mange pas de pain. Mais personne n’est obligé de l’être. C’est pour cela que les héros sont des héros : c’est pour cela qu’ils sont une infime minorité. (les passages en italique sont des citations de l’auteur à venir dans cette chronique)

 

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La vérité cependant fut beaucoup plus décevante au fur et à mesure que les historiens ont déminé la guerre civile espagnole. D’un côté les phalangistes fascistes de Franco, unis comme un seul homme derrière leur Caudillo. C’est une caractéristique de l’extrême droite, semble-t-il, de se ranger sans baragouiner derrière le leader maximo. Il n’y existe qu’une seule ligne et aucun courant. De toute façon, les têtes qui dépassent sont systématiquement coupées. Il suffit d’observer actuellement qui vous savez. De l’autre, les Républicains désunis entre communistes staliniens, trotskystes tout autant sectaires mais minoritaires et anarchistes jusqu’au bout des ongles, individualistes, réfractaires aux ordres et partisans du chaos, qui ne pouvaient s’entendre avec les premiers cités. Le centre était formé par des légalistes socialistes semble-t-il dépassés. Ils ne pouvaient pas vaincre dans cette désunion puisqu’ils sont allés jusqu’à se faire une autre guerre civile entre Staliniens et Anarchistes au sein de la guerre civile nationale. Mes dernières illusions s’envolèrent avec ces petites mises à jour de la guerre civile espagnole (entre autres). Cela ne rend pas plus acceptable l’horreur fasciste de l’autre camp, évidemment. Mais nous savons déjà qu’on n’arrive pas à dépasser le passé ou qu’il est très difficile de le faire, que le passé ne passe jamais, qu’il n’est même pas le passé – c’est Faulkner qui l’a dit -, qu’il n’est qu’une dimension du présent. (idem)

J’ai croisé Javier Cercas un de ces derniers mardi alors que j’étais tranquillement en train de préparer ma tambouille dans la cuisine, il était autour de 12h15, tandis qu’il parlait dans mon transistor depuis le studio de France Culture. J’ai de suite accroché quand il a expliqué que Enrique Marco a découvert que celui qui a la maîtrise du passé a celle du présent et celle de l’avenir ; ainsi, en plus de changer de nouveau et radicalement tout ce qu’il avait changé pendant sa première grande réinvention (son métier, sa ville, sa femme, sa famille, jusqu’à son nom), il a également décidé de changer son passé. (idem)

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(Enric Marco)

Je n’avais jamais entendu parler d’Enric Marco, l’Ibère menteur et imposteur. Son imposture a fait grand bruit en Espagne en 2005, après qu’il eût pris la parole devant le parlement espagnol au nom de tous les déportés espagnols dans les camps de concentration nazis, en faisant croire qu’il était lui-même un déporté rescapé. C’est un imposteur qui s’est inventé un passé glorieux et héroïque pour sortir d’une vie médiocre et pas du tout héroïque comme d’autres ont cru devenir des héros dans des causes perdues et sans valeur. J’ai l’impression de faire allusion à quelqu’un que je connais bien.

C'est une vérité contradictoire ou qui semble l'être, mais souvent la vérité semble contradictoire, ou elle l'est. La démocratie espagnole s'est construite sur un grand mensonge, ou plutôt sur une longue série de petits mensonges individuels, parce que, et Marco le savait mieux que quiconque, dans la transition de la dictature à la démocratie, énormément de gens se sont construit un passé fictif, mentant sur le passé véritable ou le maquillant ou l'embellissant, pour mieux s'ajuster au présent et pour préparer l'avenir, tous désireux de prouver qu'ils étaient démocrates depuis toujours, tous disposants d'une biographie d'opposants de l'ombre, d'officiers maudits, de résistants silencieux ou d'antifranquistes en sommeil ou actifs, afin de cacher un passé d'apathiques, de pusillanimes ou de collaborateurs (...) Nous ne savons pas si ce mensonge était un mensonge nécessaire, (...) nous ne savons pas non plus si la démocratie aurait pu se construire autrement, si elle aurait pu se construire sur la vérité...

Javier Cercas, L'imposteur, traduit de l'espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic, Actes Sud

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