N’étant pas né en France, ni né Français, l’étant devenu par choix (on pourrait gloser longtemps sur le terme), je suis souvent surpris par la réaction commune à beaucoup de mes compatriotes face à l’Algérie française. Passons sur les bêtises du genre de l’apport de civilisation aux indigènes arabes ou kabyles ou (un étage en dessous) des routes et des constructions réalisées pour eux, oubliant ou niant que rien n’a jamais été fait pour la majorité indigène mais tout pour les colons et autres Français (les ci-devant non-musulmans) qui étaient venus peupler ce « nouveau » territoire français, pendant 132 ans. Certains appellent cela du « rétro-colonialisme ». D’autres poussent le vice jusqu’à écarquiller les yeux quand je leur  « rappelle » qu’il a fallu 40 ans de guerres pour conquérir ce territoire face à la résistance de l’émir Abd El Kader (lettré et philosophe dont je conseille de lire « la lettre aux Français » aux éditions Phébus), comme si l’Algérie était devenue française par adhésion librement consentie.  Beaucoup de gens campent pour toujours dans le déni. Une autre immense faveur qui a été concédée involontairement par les colonisateurs aux colonisés, c’est la culture et la langue françaises, un tribut de guerre comme l’a dit Kateb Yacine. Plusieurs écrivains algériens en usent merveilleusement bien aujourd’hui, pour ne parler que de ceux qui me viennent à l’esprit : Boualem Sansal, Kamel Daoud et Yasmina Khadra.

 

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(photo du dessus : Kamel Daoud par Claude truong)

(photo du desous : Boualem Sansal)

Mohammed Moulessehoul (alias Yasmina Khadra) est un auteur que j’ai beaucoup lu et apprécié, notamment ses romans sur la « période islamiste » de l’Algérie (Morituri, les Agneaux du Seigneur), mais aussi l’Écrivain. J’ai particulièrement admiré son livre (l’imposture des mots) écrit en réponse à son éditeur (Julliard) qui voulait le virer parce qu’il s’était résolument rangé du côté de l’armée algérienne pendant la guerre civile. Cet homme a le visage lumineux et le verbe sans concession et, je ne sais pas pourquoi, passe rarement dans les médias français, alors qu’il vend énormément de livres en France. Dans le roman dont il est question aujourd’hui et dont je n’avais jamais entendu parler, il s’agit de l’histoire d’un rboba (littéralement « ceux qui se prennent pour Dieu sur terre » - traduction d’une Algérienne qui m’est très proche) à propos duquel une commissaire très compétente et lesbienne enquête. Je ne veux pas dévoiler l’intrigue trépidante qui nous mène jusqu’à la dernière ligne, mais sachez qu’en Algérie (et aussi ailleurs) une femme très compétente reste une femme d’abord, le chemin vers l’égalité n’étant jamais un long fleuve tranquille, d’autant qu’il n’y a guère là-bas que des oueds la plupart du temps desséchés. Le déroulement de l’intrigue permet à l’auteur une description dantesque de l’Algérie contemporaine dans un style lyrique.

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(Mohammed Moulessehoul alias Yasmina Khadra)

On nous cache toutes les belles choses dans ce pays. On a réduit nos aires de jeux à des peaux de chagrin, limité la portée de nos cris au contour de nos lèvres et fait de nos voeux pieux des oraisons funèbres. Les fossoyeurs de nos rêves nous ont confisqué jusqu'à nos prières. On est là, légumes au soleil, et on attend, qui la mort, qui la folie, qui les deux à la fois. Nos jeunes ne savent pas à quoi ressemble un touriste ou un cinoche, nos vieux oublient ce qu'ils ont été, notre patrie est sous scellés et nos espoirs cloués au pilori. Un singe dans sa cage affiche plus de contenance que nous sur une plage.

Yasmina Khadra, Qu'attendent les singes, Pocket

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