J’ai toujours vécu la dualité corps-esprit comme un duel plutôt qu’une fusion, comme si l’esprit pouvait s’opposer au corps ou inversement. Je me suis englué la jeunesse dans cette contradiction malheureuse. Dans ma réalité supposée, mon corps avait tendance à l’hédonisme alors que mon esprit s’adonnait avec obstination au masochisme. Ça tirait à hue et à dia. C’était un drôle d’équipage, pas tellement apte à vivre une vie tranquille.

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Il ne fait aucun doute pour moi que l’origine de cette structuration antagonique réside dans mon éduction religieuse catholique qui prenait le corps pour un terrain de supplice, à genoux devant le crucifié, alors que ce corps ne demandait qu’à succomber aux enchantements de la parenthèse enchantée.

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Et voici que mon mentor me réjouit en me balançant que « Aristote avait raison, chez les humains le corps et l’esprit étaient une seule et même chose et ne pouvaient être séparés, le moi faisait partie du corps et mourait avec lui. (…) Lorsque leurs cœurs battaient sous le coup de l’émotion, leurs âmes vibraient aussi, quand leur pouls s’accélérait, leur esprit rayonnait, quand leurs yeux s’emplissaient de larmes de bonheur c’était leur esprit qui éprouvait de la joie. Leur esprit touchait les gens que leurs doigts touchaient et quand à leur tour ils étaient touchés par d’autres c’était comme deux consciences qui s’unissaient brièvement. L’esprit conférait la sensualité du corps, il permettait à celui-ci de savourer le plaisir et de humer l’amour dans le doux parfum de l’amant ; ce n’était pas seulement les corps mais les esprits qui faisaient l’amour. Et pour finir, l’âme, aussi mortelle que le corps, apprenait la dernière grande leçon de la vie, c'est-à-dire la mort du corps. » Mais bon sang comme c’est bien sûr ! Mais bon sang comment ne l’ai-je pas intégré avant. Cela m’aurait permis d’éviter un tas de désagréments. Merci mentor, toi que j’ai découvert quand tu as sorti ton roman sur le « dernier soupir du Maure ». À l’époque, j’étais fasciné par la civilisation d’El Andaluz. J’étais même allé jusqu’à Cordoue pour revoir une nouvelle fois l’incroyable mosquée transformée en cathédrale. Cette funeste tentative de transformation ne parvient toutefois pas à occulter ou à écraser la mosquée du 10ème siècle. Les catholiques espagnols avaient pourtant mis le paquet au 16ème siècle malgré les protestations de Charles Quint.

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Merci mentor, toi que j’ai retrouvé une nouvelle fois après tes dix années de clandestinité suite à la fatwa qui pesait sur toi. Je n’ai pu qu’admirer ton extraordinaire livre qui relate ces dix années noires que tu as vécues sous le pseudonyme de Joseph Anton. Et voilà que je te retrouve aujourd’hui alors que tu es devenu Newyorkais. Tu me plais bien tu sais.

 

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(Salman Rushdie)

Comme l'histoire est trompeuse! Demi-vérités, ignorance, duperies, fausses pistes, erreurs et mensonges et, enfouie quelque part au milieu de tout cela, la vérité à laquelle il est si facile de ne plus croire, et qu'il est donc aisé de qualifier de chimère, en affirmant qu'elle n'existe pas, que tout est relatif, que la ferme conviction de l'un n'est qu'un conte de fées pour un autre. Et pourtant nous insistons, nous sommes absolument catégoriques, sur le fait qu'il s'agit là d'une idée trop importante pour qu'on puisse l'abandonner entre les mains de marchands de relativité. La vérité existe.

Salman Rushdie, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, Actes Sud, traduit de l'anglais par Gérard Meudal.

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