Il m’arrive souvent de ne pas être là où je suis. Pas vous ? Mon corps est à un endroit mais mon esprit n’y est pas, il ne m’accompagne pas dans le paysage où je marche pourtant, ce n’est qu'un exemple, et mes yeux ne contemplent plus ce paysage pourtant si attrayant, tout se passe dans mon cerveau à partir de ce que mon esprit me dicte, qui n’a rien à voir avec ce que vit mon corps marchant tel un automate. Un peu comme le mobile qui emporte l’esprit loin de l’endroit où se trouve son corps, vers un autre esprit avec qui il correspond sans égard pour celui qui lui parle juste face à lui. C’est très étrange quand on y pense. Il doit pourtant exister un lieu quelque part où se réunissent enfin le corps et l’esprit, un lieu apaisant.

 

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(Azemmour)

Est-ce la culture qu’on nous enseigne pendant nos jeunes années agrémentée de celle qu’on acquiert en fonction de ses propres goûts qui nous rend ainsi double et dissocié de cette façon, et même souvent incapable d’écouter celui ou celle qui nous accompagne à cause de ce boucan intérieur, aussi prégnant qu’une addiction à un mobile ?

C’est ce qui arrive tout le temps à notre ingénieur marocain, dans le roman qui vient, féru de Voltaire et de poésie française, qu’on lui a enseignés au lycée Lyautey de Casablanca. Au point qu’il quitte tout pour suivre toutes ces phrases que son esprit déroule et impose à sa conscience. Il ne peut s’empêcher de vouloir savoir où tout cela va le mener. Et cela commence comme un retour aux sources, celles d’avant le lycée français, celles des premiers savants arabes (Averroès-Ibn Rochd, Ibn Tofayl, Ibn Khaldoun…), dans sa petite ville natale (Azemmour), dans le riad de ses ancêtres. Mais le Maroc contemporain a ses contingences, avec le retour des religieux islamistes (réveillés par Khomeiny depuis l’Iran) qui imposent une couche cultuelle destinée à la galerie et ses kyrielles de sectes qui inquiètent le Makhzen (État chérifien).

Rien ne se passe comme notre ingénieur l’espérait et ce lieu apaisant qu’il appelait de ses vœux et qu’il espérait trouver dans le Maroc profond de ses ancêtres en retournant aux sources n’est plus accessible, s’il l’a jamais été. Le monde comme le roman est une farce.

L’été arrivait. Comme les jours s’allongeaient, Adam prit l’habitude d’aller au bord du fleuve attendre qu’il fît nuit pour revenir au riad et s’endormir. Assis sur un tronc d’arbre, le regard noyé dans le lent cours d’eau, il lui semblait parfois qu’il se dissolvait dans la nuit qui descendait enfin, dans le silence qui s’épaississait, dans le vent léger qui apportait à la ville des senteurs d’iode et de varech. Alors il ne se posait plus la question : « qu’est-ce que je fais ici ? », puisqu’il n’y avait plus rien ici qu’un cœur qui palpitait doucement et une âme immobile, passive, une âme qui n’éprouvait aucun besoin de lier entre eux, pour donner un ens au monde, les signaux ténus qui effleuraient ses yeux comme de minuscules phalènes, les vibrations de l’air qui apportaient la vaine rumeur des remparts et les effluves presque imperceptibles qui montaient du sol humide et noir.

Fouad Laroui, Les tribulations du dernier Sijilmassi, pocket.

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