Une fille sans nom occupe toutes les pages du roman qui vient. Elle est l’origine de l’histoire et en délivre le sens au point final. Et quelle fille ! Nommée la « fille » et jamais autrement ! Pourquoi l’auteure ne lui a-t-elle pas trouvé de nom ? Peut-être parce qu’elle se suffit à elle-même et qu’elle n’a pas besoin d’être nommée pour crever chaque page du roman ? Sanguinaire, animale, maline, rompue à toutes les bagarres à mains nues aussi bien qu’arme au poing, endurant toutes les blessures aussi bien par coups que par balles, résistant à toutes les situations apocalyptiques, traversant le désert sans eau ni nourriture et sans y succomber. Une sang mêlé sûrement, on le devine ainsi. Et pourtant, elle n’est pas le héros de ce roman hypnotique. Celui-là est un paysan en survie, avec sa sœur jumelle, depuis qu’ils ont perdu le père, d’une façon révélée au fur et à mesure du déroulement de l’histoire. On ne parle même pas de la mère. Leur ferme est isolée au fin fond de l’Utah (un paysan est toujours au fin fond de nulle part, d’une lande, d’une forêt, d’une prairie et quoi d’autres, un quasi désert ?) et la vie compliquée des occupants de cette ferme croise malencontreusement celle de la "fille" sauvage. Et tout bascule vers le pire, et de pire en pire, dans la rage de s’en sortir par tous les moyens, plus brutaux et immoraux les uns que les autres, au milieu d’une nature aussi hostile et dangereuse que les rares humains qu’on y croise, toujours malencontreusement.

rae del bianco

 (Rae DelBianco) 

De retour au pickup, Smith ouvrit la portière et la fille s’effondra sur le siège passager. Elle releva son t-shirt et des fibres de muscle se détachèrent avec le vêtement. Elle retira la chair du tissu de son autre main et tira d’un coup sec, elle sembla vouloir retirer entièrement son t-shirt mais fut arrêtée dans son geste par le mouvement douloureux de ses bras écorchés. Un vrai massacre. La trajectoire de la balle avait déchiré la surface des muscles abdominaux, comme un sillon creusé dans la boue d’un ranch. Son ventre ouvert sur une largeur de trois centimètres. Elle dévissa le bouchon du flacon d’alcool et le vida. Son estomac se rétracta et elle eut l’air de vouloir prendre une gorgée du flacon avant qu’il lui tende le bidon d’eau. Elle s’adossa contre le siège et il versa de l’alcool puis de la Bétadine sur sa blessure. Elle frissonna et renversa de l’eau. Les lambeaux de peau brûlée pendaient des bords de l’entaille, mais l’entaille elle-même était propre. Il sortit la bande de gaze du sac de courses et elle le lui arracha des mains, se l’enroulant d’un geste rageur, mais avec dans le regard une expression comme de la compassion. C’était la première fois qu’il la voyait montrer un semblant de pitié et c’était vers elle-même qu’elle était dirigée. Le rouge imbiba les quatre épaisseurs de bande jusqu’à teinter la couche supérieur, comme un nuage de terreur remontant à la surface.

Rae DelBianco, À sang perdu, Seuil, traduit de l’anglais (USA) par Théophile Sersiron

a sang perdu

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