Je veux parler de l’esprit sain, celui qui s’ouvre sur l’altérité. Un esprit capable de s’émerveiller et donc d’évoluer. J’aime cet esprit quand il délaisse les sentiers battus. J’aime l’esprit qui ne se met pas sur des rails. Celui qui regarde l’inconnu avec empathie. Celui qui ne se contente ni des apparences, ni des idées reçues, qui sait prendre des chemins de traverse en gardant les yeux et le nez grands ouverts. (Et les oreilles, hein, tu oublies les oreilles)

 

deux phares rayonnants (Zaz)

(deux phares rayonnant)

Pour moi, seul l’esprit sain soutien la démocratie, le moins mauvais des systèmes selon le mot de Churchill, toujours d’actualité. C’est un système lié aux classes moyennes et à la baisse de la démographie, si j’ai bien compris l’essai d’Emmanuel Todd (Après la démocratie, Gallimard). En tant que classe (si c’est une classe) les riches s’en fichent de la démocratie. En tant qu’individus, certains y sont quand même attachés. Quant aux pauvres, cela reste souvent un luxe inaccessible pour eux. Je reste encore sidéré par les ghettos de riches que j’ai longés en février 2009 à Santiago de Chile au pied de la Cordillère (l’air y est moins pollué). Des centaines de maison très grandes (de ce que j’ai pu apercevoir) entourées collectivement d’une muraille de Chine, avec barrière et gardiens à l’entrée, cohortes de sécurité patrouillant le long des murs. C’est l’entre-soi assuré et sur-protégé. Entre deux ghettos (il y en avait trois ou quatre), sur une butte bien en vue, une église joliment architecturée et toute neuve. Ce n’est vraiment pas ma conception de la société. Mais, comme vous savez, ce que j’en dis…

 

V2

 

Alors donc, imaginez : vous avez une position sociale bien établie, vous êtes confortablement installé dans votre vie, vous êtes près de la retraite, tout va bien pour vous, vous aimez la culture, la peinture par prédilection, vous ne négligez aucune exposition ; la musique classique aussi vous apaise, vous l’écoutez tranquillement chez vous comme mobilier sonore plaisant. Et pourtant, vous percevez que des signaux désagréables se développent dans la société qui vous entoure, des trucs aux réminiscences nauséabondes. Comme, par exemple, l’égalité des droits refusée à des minorités. Vous découvrez avec stupéfaction que des groupuscules autoritaires et potentiellement violents haïssent la liberté et la démocratie et refusent l’alternance. Ils détestent tout ce qui n’est pas comme eux. Vous avez le choix de regarder les choses en face ou de faire l’autruche. Vous avez tout à perdre en ne faisant pas l’autruche, du moins pour l’instant encore. Vous vivez dans un monde où tout change si vite, les identités simples ne sont plus ce qu’elles étaient, le terroir, l’enracinement, le patrimoine, vous participez à une société de déracinés, vous vivez dans ou près d’une métropole qui contient le monde entier en elle, une ville d’où vous pouvez aller partout dans le monde et le monde entier peut y venir, non seulement il peut, mais il y est déjà, installé à demeure. Vous comprenez que c’est irréversible. Si rien n’est jamais acquis, il y a une chose qu’il est impossible d’arrêter, c’est la marche du monde. Le monde est un.

fables indiennes

(fables indiennes)

Et voici Roberto Doni, un type bien installé, magistrat à la cour pénale de Milan, à l’orée d’une retraite bien méritée, il a toujours pris soin de faire son travail de magistrat avec précision et honnêteté. Il est abordé un jour par une journaliste précaire, comme le monde dans lequel elle vit, qui déboule chez lui et parvient à le sortir de sa routine laborieuse, de ses bien-pensances solidement ancrées, bref, de ses barrières de sécurité. Brusquement, le souci de la vérité, qui est quand même la moindre des choses pour la justice, le pousse à franchir toutes sortes de Rubicon dans sa ville fétiche de Milan. Il le fait alors que tout ce qu’il découvre le met mal à l’aise. Il persiste pourtant. Malgré sa nausée grandissante. On dirait qu’il ne sait même pas pourquoi il continue dans cette recherche improbable de la vérité. Peut-être parce que le doute en lui s’est immiscé.

penitents photo AFP

(pénitence)

Il se mit en route vers le sud, et il reprit le métro à la station suivante. Il s’installa à  côté de la porte. Une masse d’immigrés et quelques lycéens montèrent en même temps que lui. Toutes les places assises furent occupées. Doni sentit les odeurs corporelles. Le garçon, un casque sur les oreilles et l’air absent. La Sud-Américaine et ses trois enfants. Des sacs en plastique pleins de viande. Deux jeunes Chinois, les bras croisés. L’homme en cravate qui consulte son iPod. Oui, il s’y retrouvait. C’était bien Milan. La ville où tout un chacun pouvait se sentir étranger, même après avoir grandi entre ses murs : la ville où il fallait extorquer l’amour de force et où rien n’était donné d’emblée ; la ville cruelle mais qui ne mentait jamais. Et que cherchaient tous ces gens ? Le bonheur, évidemment. Cahin-caha dans la trame des rues, en retard ou en avance dans leur parcours, toujours en butte à quelque chose – toujours en quête d’un minimum de terrain, de stabilité, de quelque chose qui ne cède pas sous leurs pas.  Et combien parmi eux, en ce moment même et ce même lieu – la voix préenregistrée annonça la station pasteur, personne ne monta ni ne descendit -, combien d’entre eux cherchaient justice ? Mais la justice était comme une herse qui défriche un coin de terre en en oubliant ça et là quelques fragments : des fourrés de broussailles, des cailloux trop petits pour être râtelés, des endroits où le doute persistait à germer. Doni se passa une main sur la figure. Quand la voix préenregistrée annonça Loreto, il descendit.

que justice soit rendue