Ceux qui lisent régulièrement mes chroniques connaissent bien Ahmed. C’est mon ami algérien. Nous avons l’habitude de déjeuner ensemble de temps en temps dans de petits restos en ville, selon nos envies. J’aime bien Ahmed. Je crois qu’il m’apprécie aussi. Ahmed a l’esprit critique très développé, sauf en ce qui concerne l’Algérie. Mais il a une explication tout à fait rationnelle pour le justifier : tout le monde tape sur l’Algérie (surtout en France), il faut donc bien quelqu’un pour la défendre. Il prend ce rôle très à cœur. Comme il est Algérien, justement, cela lui est facile. Je ne peux pas lui en vouloir pour ça. J’ai d’ailleurs du mal en général à réfuter ce qu’il dit. Quelqu’un, dont le pays a été conquis (il a fallu 40 ans de combats à l’armée française – de 1830 à 1870 - pour parachever la conquête militaire) puis colonisé par un occupant très éloigné des pratiques religieuses et culturelles de la société indigène, mérite au minimum qu’on l’écoute.

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(le duc d'Aumale, un des conquérants de l'Algérie)

Quand la saison des printemps arabes a explosé, nos discussions furent passionnées. Nous n’étions d’accord sur à peu près rien. D’abord, j’avais déjà oublié que le « printemps arabe », en réalité, avait connu sa première secousse tellurique en Algérie en 1988. Ahmed y était et en était, faisant partie des 30 % de laïcs que comptait ce pays. On sait ce qu’il en est advenu. Alors que moi, j’avais à l’esprit, lors de nos discussions, toutes mes rêveries soixante-huitardes que je plaquais allègrement sur ces évènements. Venaient s’y greffer tous les fantasmes occidentaux sur la démocratie et la liberté. Ahmed ne manquait pas une occasion de se fiche de moi, le gaouri qui prend ses désirs pour la réalité (si vous ne comprenez pas la signification du mot gaouri, vous trouverez l’explication dans l’extrait de l’excellent livre à suivre). Je voyais déjà la laïcité triompher dans une débauche de démocratie transformant tous ces pays en modèle avancé pour le monde entier. Je voyais déjà les filles du Maghreb s’exposer à oualpé sur les plages publiques où, quand j’y passais il y a quelques années, il n’y avait que des gars torses nus à perte de vue. Pour y être allé en missions plusieurs fois pour le compte du comité olympique international, je pensais bien connaître les pays arabes francophones, Maroc, Tunisie et Liban. Je me suis fait beaucoup d’amis. Par manque de chance, je ne suis jamais allé en mission en Algérie. J’ai toujours été bien accueilli par les gens avec qui et pour qui j’ai travaillé. Je préfère de loin cette situation à celle de visiter en touriste. Je me suis laissé guider par mes hôtes. Mais voilà, tout ça, c'est du passé !

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Pour Ahmed, le processus de réislamisation des pays arabes est engagé en un long mouvement de fond, qu’il pense inéluctable : les femmes se voilent de plus en plus, la séparation hommes/femmes dans les lieux publics devient la règle, la domination masculine s’affirme, la consommation d’alcool se fait plus difficile, les références religieuses deviennent la norme. Mais en homme avisé, mon Ahmed ne néglige pas le petit évènement qui pourrait faire basculer l’histoire dans un autre sens. Où et comment adviendra-t-il, s’il adviendra, telle est l’attente.

Selon Gilles Kepel, pour le moment, la ligne de fracture se situe entre les salafistes, soutenus par l’Arabie Saoudite, et les frères musulmans soutenus par l’émir du Qatar et sa très regardée télé Aljezeera. L’issue du combat est incertaine. Pour faire simple, disons que les salafistes sont rigoristes et ultraconservateurs alors que les frères sont réformateurs, cherchant à moderniser l’islam. Pour les deux courants cependant, l’islam reste la référence, le fondement, et la finalité est de montrer au monde que l’islam n’est pas le problème mais la solution. Comment les évènements actuels qui secouent l’Égypte s’inscrivent dans ce tableau, la question reste ouverte.

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Le livre de Gilles Kepel, Passion arabe, est un livre de témoignage passionnant. Il relate les entretiens et les voyages que l’auteur vient de terminer depuis l’irruption des printemps arabes dans tous les pays concernés. Gilles Kepel est bien plus et bien différent de tous les « experts » qui défilent à la télé pour blablater doctement sur ces révolutions. Gilles Kepel est un chercheur renommé qui se passionne depuis plus de quarante ans pour le monde arabe. Son témoignage, qui se veut le plus complet possible, reproduisant la parole de tous les protagonistes, laïcs, chrétiens et musulmans de toutes tendances, est de première main et d’une richesse fabuleuse. Ceux qui s’intéressent à ces processus en cours ne peuvent faire l’impasse sur ce livre. Et comment ne pas nous intéresser à des évènements capitaux qui se déroulent à notre porte, dans le jardin méditerranéen commun, nous qui avons en outre une population importante issue de ces pays, à une, deux ou trois générations, dont mon ami Ahmed justement est un digne représentant. L’extrait que je vous propose n’est certes pas emblématique du livre, il en est même anecdotique, mais voilà, il fallait dévoiler ce que gaouri veut dire.

-Tu t’es fait arnaquer comme un gaouri ! Ce n’était pas du ‘allouch (agneau). D’ailleurs la viande était trop rouge. Pour le prix, ils t’ont refilé du berkouss (en dialecte, le broutard abattu à un an, qui est presque un mouton).

C’est la seconde fois, aujourd’hui, que je me fais qualifier de gaouri. Ce terme dépréciatif signifie, dans l’acception maghrébine, « étranger non musulman ». Un étranger ignorant de la vérité profonde des choses, et qui peut donc se faire fourguer du berkouss pour du ‘allouch.

L’histoire de ce mot (généralement méconnue de ceux qui l’emploient) est révélatrice de la hiérarchie des civilisations qu’à établie un islam imbu de sa supériorité ontologique sur les autres religions, et notamment le christianisme, assimilé par l’usage de ce terme à l’impiété. Gaouri est la déformation dialectale maghrébine du turc « gavour » (le « Giaour » du poème de Byron ou du Combat du Giaour et du Pacha de Delacroix). Il est venu au Maghreb dans les bagages des janissaires ottomans. Il est lui-même issu de l’arabe Kafir, qui signifie l’impie, le mécréant, passible de mort s’il ne se convertit pas à l’islam. Le pluriel de gaouri, gouère, est passé aujourd’hui, sous forme de singulier, dans l’argot « rebeu » parlé dans les banlieues populaires de l’Hexagone pour désigner un « français de souche » (ou « souchien ») de manière méprisante.

Lire Gilles Kepel est un régal, pour l’écriture, pour la précision et la profusion de ses informations. Gilles Kepel, un passionné passionnant.

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