Que voilà un titre fort ! N’est-il pas ? J’avais écouté les deux auteurs de cette recherche en parler longuement dans une émission de France culture (lire chronique n°60 : je n’écoute plus France culture dans ma voiture). Il s’agit de deux sociologues : Abdellali Hajjat (maître de conférence en science politique à l’université de Nanterre) et Marwan Mohammed (chargé de recherches au CNRS). Je me suis acheté le livre (édition la Découverte) et j’ai même commencé à le lire. Il faut reconnaître que c’est convainquant (hyper documenté et référencé). Les auteurs commencent par faire un sort à l’information selon laquelle ce sont les islamistes qui auraient inventé le terme d’ « islamophobie » pour détourner notre regard. Or le concept d’islamophobie en réalité est déjà utilisé en 1910 dans l’administration coloniale française écrivent les auteurs (voir les références et extraits dans le livre, chapitre II : histoire du concept d’islamophobie). Ce livre est en plein dans l’actualité quand on lit (en frémissant pour mon cas) les reproductions des pages Facebook de têtes de listes FN aux municipales (voir Libération des 26/27 octobre) où il n’est question que de fantasmes du genre on va nous obliger à manger hallal on va nous interdire de manger du cochon ou pire on va voir se multiplier les prières dans la rue.

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 J’en ai parlé avec mon ami Ahmed. Celles et ceux qui lisent régulièrement mes chroniques connaissent Ahmed. C’est un musulman culturel comme je suis culturellement catholique. Nous étions croyants et pratiquants dans notre jeunesse même si ni l’un ni l’autre n’avons prié dans la rue (quoique). Nous déjeunons très souvent ensemble et confrontons dans la joie nos préoccupations et nos points de vue. Je peux vous assurer que ce n’est pas triste. C’est ce qui nous unit finalement. La dernière fois que nous nous sommes vus, c'est-à-dire il n’y a pas très longtemps, il m’a raconté cette anecdote qui lui est arrivée. Précisons qu’Ahmed est professeur de psychologie à l’université. Il habite dans un village que je qualifierais de rurbain. Ce village est situé à proximité d’une agglomération importante, dont l’extension est en train de le rattraper, et est composé pour moitié de fermes (autrement dit des exploitations agricoles) et pour l’autre de lotissements dont les habitants (cadres moyens) vont travailler à la ville. C’est dire si Ahmed représente une minorité très minoritaire dans ce village mais surtout une minorité on ne peut plus visible quand il arpente la rue principale pour faire ses courses. C’est simple, il est le seul Arabe du village où les Noirs brillent surtout par leur absence. Cela n’empêche pas le FN de faire des scores qui frisent les vingt pourcent sur le thème de l’immigration. Je précise qu’Ahmed se dit Arabe, ce qu’il est bien entendu, comme moi je suis Wallon, que ni lui ni moi n’en sommes ni spécialement fiers ni aucunement honteux et que ce n’est en rien une insulte évidemment, sauf aux yeux d’une partie de la population – française pour Arabe et flamande pour Wallon…et bien sûr, in fine, nous sommes Français comme le sont les Bretons, les Catalans du nord, les Ch’tis et tutti quanti. J’ajoute pour les inconditionnels du racisme anti-arabe que la civilisation arabe et arabo-musulmane a été féconde et nous a apporté beaucoup à nous Occidentaux dans les domaines de la science et de la philosophie. Mais c’est une vieille histoire m’a rétorqué un jour Ahmed. 

 Ahmed achète sa viande chez l’excellent boucher du village. Il fait très attention à la qualité de ce qu’il mange. Il ne connait pas personnellement son boucher mais répète que personnellement il aime beaucoup sa viande. Il y a toujours la queue dans la boucherie. C’est même devenu une petite entreprise qui emploie beaucoup de personnel. Après toutes ces précisions liminaires nécessaires, voici donc ce que m’a raconté Ahmed.

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Il y a peu, j’ai participé à la tombola annuelle qu’organise le boucher. Puis, j’ai oublié que j’y avais participé. Mais une des vendeuses, celle qui m’avait un peu forcé la main pour que je participe, m’a reconnu et s’est écrié en plein magasin devant la petite foule des gens qui faisaient la queue, mais vous avez gagné un lot important ! Ah bon ! Je m’attendais à repartir avec un bon gigot mais elle a disparu dans l’arrière boutique attendez, je vais le chercher et en est bien vite ressortie avec une magnifique casquette. Une casquette de gendarme, figurez-vous, d’un bleu flamboyant avec les couleurs françaises sur toutes ses faces. Elle me l’a aussitôt tendue pour que je la porte illico. Devant mon air stupéfait, ou défait, elle s’est écriée, quoi ! vous ne l’aimez pas ?  Mettez-là un peu pour voir ? Elle est splendide cette casquette ! Il va sans dire que tout le monde dans la boutique me matait en attendant de voir ma réaction. Je me sentais presque obligé de m’exécuter tout en en n’ayant aucune envie. Je me sentais très mal à l’aise pour tout dire ! Mon dos se couvrait de sueurs froides. Tous ces regards braqués sur moi scrutaient le moindre de mes gestes et attendaient la moindre parole. Je me trompe peut-être mais n’apparaissait aucune empathie dans leur attitude. Ils demeuraient tous figés dans leur observation froide. Que va-t-il faire ? Que va-t-il dire ? l’Arabe !  J’étais malgré moi renvoyé à « ma différence ». Comme si, de simple client, je m’étais métamorphosé en problème. Avec un bon vieux paysan du coin, tout le monde aurait rigolé. Je suis resté paralysé et muet un moment, puis j’ai payé et me suis barré en vitesse sans lâcher un mot, en embarquant la casquette sous le bras. En moi, je bouillais. J’aime la France sauf quand elle se tord le nez avec ses soi-disant problèmes d’identités, aurais-je eu envie de leur crier. Mais je savais fort bien que je n’avais droit qu’à me taire, pour ne pas « aggraver mon cas ». J’aime la France des Lumières et de l’État de droit, j’aime la France de la diversité, je n’aime pas celle de l’exclusion (qui brandit pourtant le même drapeau), celle qui s’imagine encore qu’une homogénéité sociale et culturelle est possible et même souhaitable. Comme l’écrit Maurice Godelier (anthropologue, médaille d’or du CNRS pour l’ensemble de son œuvre) « Les sociétés ne peuvent être pensées ni analysées comme des totalités closes, des ensembles finis de rapports sociaux localisés, inaltérables, des totalités murées sur elles-mêmes par leur identité particulière et peuplées d’individus partageant les mêmes représentations et les mêmes valeurs, incapables d’agir sur eux-mêmes ni sur les rapports qu’ils entretiennent entre eux et avec la nature ».

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(Maurice Godelier)

Et que penses-tu des prières dans la rue, lui ai-je balancé, juste pour le titiller. Il m’a regardé en souriant et m’a répondu tu sais, au printemps dernier, je suis allé voir un cousin du côté de Perpignan, un Catalan, et sur l’autoroute A 2O à hauteur de Châteauroux, je pique-niquais dans une aire de repos publique quand un car s’est arrêté. Un groupe d’une cinquantaine de personnes en est descendu et s’est précipité, guide en tête, vers une table libre. Le type que j’avais pris pour un guide a déployé une nappe sur la table, puis, d’un sac, a sorti les ustensiles pour célébrer la messe. Il a revêtu une chasuble et a commencé à dire la messe devant le groupe disposé en arc de cercle autour de l’autel improvisé. Ils se sont mis à chanter des chants liturgiques et à prier, à haute voix, au beau milieu de tous les gens qui pique-niquaient comme moi. Les voilà aussi tes prières dans l’espace public ! Il faudra bien que la société laïque fasse une place à toutes les religions. Je lui ai parlé alors du bouquin que j’étais en train de lire. Il a paru très intéressé. En voici un court extrait :

Ainsi, les sondages de la presse française concernant l’islam sont plus révélateurs d’une islamophobie d’en haut (des commanditaires) que d’une islamophobie d’en bas (les centaines de sondés censés représenter les « Français »). L’une des questions du sondage IFOP pour le Figaro (25 octobre 2012) est par exemple formulée ainsi : « Diriez-vous que la présence d’une communauté musulmane en France est : plutôt une menace pour l’identité de notre pays ; plutôt un facteur d’enrichissement culturel pour notre pays ; ni l’un ni l’autre. » Cela suppose qu’il existe une « communauté musulmane », une « identité » nationale et une « menace » dont les contours ne sont nullement définis. Bien que ce soit la formulation de la question par le sondage qui impose l’idée d’une menace musulmane, le journal commanditaire conclut que 43% des sondés considèrent l’islam comme une « menace », ce qui serait « lié à une ‘visibilité’ fortement accrue de l’islam sur la scène publique et médiatique ». On observe ainsi une construction médiatique de l’islamophobie, qui répond à la fois aux orientations idéologiques des commanditaires et à la rentabilité éditoriale du sensationnalisme.

Abdellali Hajjat, Marwan Mohammed, islamophobie, comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », éditions La Découverte

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